Un matin d'octobre, en 1734 à la marée montante, les fils de Louis Tremblay aperçurent une masse énorme au milieu du fleuve. Ils crurent qu'un vaisseau s'était échoué. Malgré le vent qui soufflait en rafales, ils embarquèrent dans un canot d'écorce. Les vagues en se brisant soulevaient des paquets d'écume et ils ne purent reconnaître l'épave. De la rive, les témoins s'interrogeaient: pour certains, c'était une maison; d'autres prétendaient qu'il s'agissait d'une vache. Trois habitants tentèrent à leur tour d'aller reconnaître cette masse. Alors seulement, on découvrit que c'était une baleine. L'animal était mort. Les hommes revinrent à terre sans avoir pu l'aborder. Quand la baleine s'échoua, à marée basse, ils se ruèrent sur elle armés de haches et munis de cordes pour l'amarrer. A l'aide de leurs couteaux, ils marquèrent leur prise au côté gauche. L'animal mesurait de 52 à 53 pieds de long et tirait 12 à 13 pieds d'eau. Selon un témoin, les hommes qui l'entouraient ne paraissaient guère plus gros que des grains de blé. C'tait l'époque où les navires retournaient en France. Le vaisseau du roi passa et le sieur de la Richardière vint à eux, pour leur offrir du cordage. Péniblement, on réussit à la hâler sur le rivage. Chacun voulut s'en emparer et les disputes éclatèrent aussitôt. De retour de Québec, où il était parti piloter un navire, Louis Tremblay, au nom de ses enfants, fit valoir ses droits. Un procès interminable s'ensuivit devant l'Amirauté (3). La prise était d'importance. La quantité d'huile recueillie était telle qu'on manqua de barriques. Le travail se poursuivit tout l'hiver et jusqu'au printemps. Pendant des mois les habitants des Eboulements n'eurent qu'une pensée: la baleine!
L'un des fils, Jean Tremblay, s'établira à la Baie Saint-Paul sur la seigneurie du Gouffre (4), dont le détenteur, Noël Simard « fils », se donne le titre de Seigneur de Ramusqué. La concession est fait en 1736 mais ce document témoigne que Jean Tremblay occupe déjà cette terre. De sa femme, Charlotte Bissonnette, il a une famille de quatorze enfants, dont sept garçons. Ce sera à titre de capitaines de milice, puis d'officiers militaires sous le régime anglais que ces Tremblay établiront leur prestige.
Le plus renommé d'entre eux fut Jean-Baptiste, père de Vildebon et grand-père de Pamphyle-Pontiac-Vildebon. Né en 1768, il est déjà, à la mort de son père survenue en 1799, officier d'une compagnie de la Baie Saint-Paul, maintenue et fortement structurée par l'administration anglaise dès après le Traité de Paris. Il était lieutenant-colonel dans l'armée et participa, comme major des milices de la Baie Saint-Paul, à la guerre de 1812 contre les Etats-Unis; de même que son frère, Joseph-Fulbert Tremblay. Le Major Tremblay continue d'élever sa famille et ces derniers ne manque pas de suivre l'example de leur père en prenant des grades dans la milice. A l'exception du seul Evariste mort à 15 ans, les autres deviennent d'abord capitaines et trois accèdent au grade de major (5). Un seul moment pénible au cours de cette période de 1837-1838 où éclatèrent les troubles mis au compte des Patriotes (6).
Son fils Vildebon, assura un avancement décisif de sa descendance par ses mariages (7). Pourtant rien ne semble d'abord le favoriser particulièrement, si ce n'est qu'en épousant Anne Nugent, la fille aînée d'un colon irlandais qui vient de prendre établissement dans le Chemin des Caps après avoir épousé en secondes noces une fille du voisinage, Adelaide Ménard (8), une descendante du seigneur du Gouffre. Il en sortira une brillante famille de quatorze enfants, dont huit garçons; cinq d'entre eux firent des études universitaires et devinrent des ingénieurs. Officer de temps de paix, Vildebon Tremblay n'a participé activement à aucune campagne militaire important mais sa principal mérite consite sans doute dans le fait, fort singulier à cette époque, d'avoir conduit ses garçons, à quelques exceptions près (9), au termes de longues études universitaires.
Un de ses fils, Jean-Baptiste, alias Johnny, s'est porté acquéreur d'une seigneurie abandonnée à Ste-Anne de la Pérade, la Seigneurie d'Orvilliers. L'autre fils, Pamphyle-Pontiac-Vildebon, l'arpenteur, en épousant la fille de Théophile Dufort, seigneur de la Seigneurie de Sainte-Anne de La Pérade, se trouva lui aussi en measure d'acquérir une seigneurie devenue disponible (10).
Après avoir mis la main sur cette ancienne seigneurie, ce Tremblay volontaire entend bien réussir une deuxième opération qui consisterait à récupérer pour son patronymique la particule qui suggère la noblesse. Pour y parvenir, d'accord avec ses frères qui disposent comme lui d'un commencement de fortune, il présente à la législature de la Province de Québec un projet de loi, dit « bill privé », visant à faire reconnaître officiellement que cette branche de la grande famille Tremblay répondra dorénavant au nom Du Tremblay. La tradition rapport que ce geste provoqua quellques refroidissements dans la parenté ou le proche cousinage qui éprouva un peu de dépit de n'avoir pas été admis à cette opération.
Sa famille demeura au manoir de La Parade jusqu'au jour où, ayant cédé cette historique résidence à l'Honorable Honoré Mercier, premier ministre du Québec, elle vint s'établir dans une maison de pierres, toujours solide au centre du village de La Pérade, tout près de l'église. C'est là que tout en exerçant sa profession d'arpenteur-géomètre, il accumule les splendides cadastres qu'il doit effectuer pour le Gouvernement de la Province de Québec; cadastres de son vieux pays d'origine, Chalevoix, du Saguenay et de la Mauricie. Ses deux fils ne pouvaient manquer de suivre des sentiers si bien battus. L'aîné fut lietenant-colonel en 1893, et avait été auparavant capitaine du 70e Bataillon de Ste-Anne de la Pérade. Au second, le destin avait résevé une destinée encore plus brillante dans un champ d'action nouveau: le droit, le journalisme et la politique.
Parvenu à la tête du plus important quotidien français d'Amérique, député à la Chambre des Communes, puis Conseiller législatif à vie, notable parmi les tout premiers du pays, Monsieur Pamphyle Du Tremblay avait les meilleurs raisons de croire qu'il avait fait de sa vie et de sa carrière une réussite. Le rang social, la culture et la fortune lui donnaient incontestablement sur son propre frère (11) et sur tout le contingent de ses cousins une prééminence marquée. En 1925, il entreprit d'ériger en plien coeur de Montréal un château promis à durer des siècles.
Pour la suite de l'histoire, un élément manque définitivement. Aucun héritier n'est venu prendre la relève, quand décéda à Montréal en 1958 l'Honorable Pamphyle Du Tremblay.
3- Voir les documents de l'Amirauté de Québec, 1734-35, ANQ.
6- Voir RAPQ, Documents relatifs aux troubles de 1837. Etat des esprits.
9- Napoléon, l'aîné, et William, qui furent cultivateurs.