Ozanne Achon - (Le règne de l'aieule)
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Comme nous l'avons déjà dit, Ignace Gagné, avait demander à Louise Tremblay de venir prendre la direction de son foyer où il vit avec une fillette de six ans. Il avait épousé en première noces Barbe Dodier, l'une des trois filles de Catherine Caron, maintenant épouse de Pierre Dupré, le seigneur de la Rivère du Gouffre. C'est le fils aîné de Louise, Ignace lui aussi, qui héritera d'une partie de cette seigneurie en 1735, l'autre moitié advenant à Noël Simard, troisème du nom.

Le mariage d'Ignace Gagné et de Louise se célèbre à l'Ange-Gardien, où vivent maintenant les Tremblay avec leur mère; on est au 6 novembre et le contrat a été passé devant notaire la veille seulement.

L'hiver 1691 fournit encore l'occasion de joyeuse noces chez les Tremblay; c'est Jeanne Tremblay , cette fois, qui, à l'âge de 19 ans, unit sa destinée à un jeune Canadien de 27 ans, Antoine Perron. Il est l'aîné d'une famille originaire de La Rochelle et établie dans la paroisse de l'Ange-Gardien. La saison morte et la période des fêtes se prêtent bien aux réunions de famille; dès la veille du mariage, le 14 janvier, tout la parenté accourt à la signature du contrat. Les Roussin, les Savard et les Gagné sont là, de même que Pierre « fils » et Michel, les frères de la future, venus avec leur femme de la Baie Saint-Paul. Jacques et Louis, Anne et Dorothée, pas encore mariés, entourent leur mère. Près du futur, on trouve également sa mère avec son deuxième époux, Charles Alain; frères et soeurs, beaux-frères et belles-soeurs se sont empressés d'accourir; les Godin, les Laberge et les Trudel. Les amis ne manquent pas, tels Charles Allard, Joseph Mailloux, Jacques Gariépy, Charles Letarte et Guillaume Marois, le Greffier de la seigneurie de Beaupré.

Cette noce, il est déjà possible de le prévoir, n'est elle-même que le prélude d'une autre qui réunira de nouveau, ds l'automne, les deux familles Tremblay et Perron. Cette fois, il s'agira d'un garçon chez les Tremblay, Louis, qui prendra pour épouse une fille chez les Perron, Marie. Leur contrat de mariage, passé devant notaire Etienne Jacob, porte la date du 26 novemebre 1691. Le jeune ménage s'installe aussitôt à la Côte Saint-François-Xavier, bien que le titre de concession pour la terre qu'il y occupe ne doive lui être octroyé que six ans plus tard.

Il ne reste donc plus à la maison avec la mère qu'un garçon, Jacques, et deux filles, Anne et Dorothée. Quelques années de paix tranquille s'écoulent où l'aieule voit autour d'elle s'accroître la phalange de ses petits-enfants: neuf portant le nom des Tremblay, onze celui de Roussin, quatre celui de Savard, deux celui de Gagné et deux également celui de Perron.

Telle est la famille, au mois d'août 1694, quand meurt la femme de Jean Savard, Marguerite Tremblay , en mettant au monde une fille qui héritera du nom de sa mère. Pareille épreuve ne manque jamais de jeter l'émoi dans tout l'entourage; mais quatre orphelins ne laissent guère au père le loisir de s'alanguir sur sa peine. Prenant son courage à deux mains, il se préoccupe plutôt de réorganiser son foyer. Moins de trois mois plus tard, il trouve à marier une fille de 22 ans, Marie-Anne Sasseville, demeurant à Château-Richer.

Jacques Tremblay dépasse maintenant la trentaine; sa mère attend le moment où son mariage apparaîtra imminent pour opérer la donation de son bien et d'elle-même à ce fils chez qui elle demeure, tout en assurant à ses filles des dots convenables.

L'occasion s'en présente au début de 1696 et la mère se rend alors chez le notaire, accompagné de son fils, pour effectuer l'ultime transaction de sa carrière. Celle-ci lui fit don de la partie qui lui revenait au titre de sa communauté. « La dite moitié de terre consistant à environ un arpent et un quart d'arpent de largeur, sur une lieue et demie de profondeur, avec sa part et portion aux batiments de présent construits sur la dite terre, et tous les meubles qui se trouvent lui appartenir, terres labourables, prairies, bois de haute futaie et taillis ». La mère n'a pas fait don à son fils de la totalité de la terre et de ses biens, prévoyant partager dans un testament olographe ce qui lui reste entre tous ses enfants.

Cette donation était faite « à la charge de nourrir, entretenir et soigner, bien et dûment, la dite Achon, sa mère, le restant de ses jours, tant saine que malade. Et en cas que la dite donatrice ne puisse s'accomoder avec le dit donataire, son fils, pour lors il sera tenu lui livrer deux vaches et fournir douze minots de blé froment par an ».

Ozanne Achon voulait ainsi « rémunérer et récompenser le dit Jacques Tremblay des bons et utiles secours et amitié qu'il a toujours rendus et portés à la dite donatrice, sa mère, et qu'il lui continue encore, et dans l'espérance qu'il lui continuera à l'avenir, de la preuve desquels elle l'a absolument dispensé et relevé par ces présentes ».

Cette donation s'effectue devant le notaire Etienne Jacob; les témoins en sont Charles Goulet, Jehan Fontaine, des voisins déjà connus, tandis que le dernier, Jean Mathieu, n'est signalé que par ce document (59).

En vertu de cet amour filial, Ozanne Achon laissa à son fils, Jacques, le soin de pourvoir à l'établissement de ses soeurs cadettes, « jusqu'à ce qu'elles soient pourvues par le mariage, à condition toutefois qu'elles l'aideront de ce qu'elles pourront faire jusqu'au dit temps, et qu'il sera tenu de les habiller à leur mariage ».

Jacques s'acquitta ponctuellement de cette tâche. Le 8 février 1698 fut célébré l'union de Marie Anne , sa soeur, avec Jean Payement, dit Laforest, un soldat français décidé de se fixer au Canada en s'établissant sur une terre de la Côte de Beaupré. « en contemplation duquel futur mariage et pour la bonne amitié que Jacques Tremblay, frère, porte à sa soeur, il a promis lui bailler une vache mère à lait et le nombre de six minots de blé froment ».

Il n'est guère aisé de déterminer avec précision l'apport des épouses à leur mariage. Celui des futurs consistait généralement en un douaire coutumier, ou une somme d'argent d'une valeur moyenne de 400 livres. L'aînée, Marie Madeleine , fut sans doute la mieux pourvue. En effet, Nicolas Roussin lui apportait jusqu'à 800 livres de douaire. Les filles de Pierre Tremblay se marièrent généralement « à leurs droits », non évalués, leurs parents ayant promis les « vêtir et habiller honnêtement selon leur condition ». Dans le cas de Jeanne, épouse d'Antoine Perron, son habit de noces était estimé à la somme de 30 livres. Pierre Tremblay, père, eut sans doute bien du mal à puvoir son aînée, laquelle se maria très jeune, --elle était à peine âgée de treize ans. Néanmoins il la dota de 300 livres « en avancement d'hoirie », et il fut convenu que cette somme serait payable en dix ans. Le sort de la cadette fut plus enviable. Dorothée apportait en dot pas moins de 600 livres, à quoi se montait probablement sa part d'héritage.

Enfin Marie-Dorothée , à l'âge de 26 ans, trouve un bon parti en la personne de François Pelletier. Le cher homme a connu plus d'une épreuvre: d'un premier mariage il a perdu une épouse et trois enfants, sa maisonnée compte quatre petits orphelins en bas âge. La généreuse Dorothée ramasse cette nichée et devient mère de trois autres. Tous sont élevés à Québec, en ville, près des écoles et autres avantages que François peut leur accorder.

Après avoir présidé aux destinées de sa famille pendant près de vingt ans, la mère Tremblay s'éteint paisiblement, aux approches de la Noël 1707, dans la soixante-quinzième année de son âge, entourée par ceux des siens à qui la dure saison a permis de venir à son chevet. Sont là Jacques, sa femme et leurs quatre enfants, les Pelletier, les Laforest et les Perron. Quant aux autres garçons, leurs établissement définitif à la Baie Saint-Paul les éloigne trop durant l'hiver pour qu'ils puissent accourrir; il n'apparaît pas qu'ils aient même assisté aux funérailles, qui eurent lieu à l'église de l'Ange-Gardien, le 24 décembre 1707. La mère des Tremblay d'Amérique termine une carrière pleinement réussie, celle d'une généreuse et noble femme entièrement fidèle à la mission providentielle pour laquelle le ciel l'a marquée.


59- Voir acte du 9 mars 1696, ANQ.

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